«Je suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils de paysans. Je rêvais en secret de participer à cette grande aventure!»

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«Je suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils de paysans. Je rêvais en secret de participer à cette grande aventure!»

L’écrivain Blaise Hofmann, né à Morges il y a 40 ans, est l’auteur, avec le poète et musicien Stéphane Blok, du livret de la Fête des Vignerons 2019. Fils de vigneron-tâcheron, il nous explique comment on s’attaque à un monument tel que celui de la Fête des Vignerons.

Quels étaient vos liens avec le monde de la vigne, du vin, du travail de la terre, avant de vous lancer dans l’aventure de la Fête?
De par ma mère et mon père, je suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils de paysans. Ado, j’ai passé la plupart de mes étés à cueillir des cerises, faire des chars de paille, et n’ai pas raté beaucoup de vendanges familiales depuis que j’ai 4 ans… Les études, les voyages, la vie urbaine et l’écriture m’ont souvent éloigné de la terre, mais on n’en perd jamais l’odeur et le goût.

Qu’avez-vous découvert et appris en côtoyant l’univers de la terre, à la fois d’un point de vue artistique et concret?
L’amour des choses simples, la méfiance des théories hors sol. Mon écriture est concrète, palpable, très peu imaginative. J’écris comme travaillent certains vignerons-encaveurs. J’observe, je vais sur place, je taille, j’effeuille, à la main, j’égrappe, je récolte, j’essaie d’améliorer, de rectifier, de sublimer, bref, d’écrire des phrases qui disent le monde, comme certains vins racontent leur terroir.

Vous reprenez peu à peu le domaine viticole familial de votre père. Pourquoi?
Mon père était tâcheron, il gérait des vignes de la commune de Villars-sous-Yens, un village près de Morges. Le tout petit domaine familial que je reprends peu à peu cette année ne correspond qu’à 7’000 bouteilles, pas de quoi nourrir une famille… Il s’agit plutôt, d’une part, de conserver un patrimoine, et d’autre part, de trouver un équilibre entre l’écriture (statique, casanière, théorique) et la viticulture, tout son contraire.

Être librettiste de la Fête des Vignerons 2019, qu’est-ce que cela représente à vos yeux?
Si c’est le voyage qui m’avait amené à l’écriture, j’ai plutôt tendance, depuis une dizaine d’années, à creuser des notions telles que le «repaysement», l’exotisme du proche, l’identité lémanique. Et c’est vrai que je rêvais en secret de participer à cette grande aventure!

Que cherchez-vous à transmettre à travers les poèmes, les chants que vous composez pour la Fête ? Quels messages, quelles émotions?
Qu’est-ce qui aujourd’hui symbolise l’éternité et l’harmonie? Où retrouve-t-on ses esprits? Qui devons-nous ménager et glorifier? Ce ne sont pas les dieux grecs… mais la nature! La terre, les rivières, le lac, ce fleuve qui fait le lien entre les glaciers et la mer, l’air pur, la bise, le vent, le soleil, la lune, les étoiles… Mes mots contemplent la nature, la prennent en exemple, elle qui sait privilégier le long terme face à l’intérêt immédiat. Ils sont aussi, je l’espère, un moyen de redorer le blason des travailleurs de la terre.

Réécrire la tradition, comment? Difficile? Courageux?
Si une tradition se fige, elle meurt. Si la Fête des Vignerons a résisté à trois siècles de turbulences, c’est qu’elle a su s’adapter aux époques. Au début, par exemple, les rôles de Palès et Cérès étaient interprétés par des hommes travestis, et Bacchus était un jeune garçon hissé sur un petit tonneau… Il serait inconcevable, en 2019, de véhiculer l’image de deux déesses, dont le seul rôle est d’être belle et de saluer la foule! La tradition évolue, respire, dérange… Mais il ne faut pas voir dans nos choix un déni de la tradition. On a passé en revue tous les «incontournables» de la Fête, on en a conservé certains, adapté d’autres, jeté quelques-uns. On est aussi allé ressusciter des figures oubliées du passé, de 1905, 1927 ou 1955, qui trouveront un second souffle en 2019!

Quels souvenirs personnels direct ou indirect avez-vous des fêtes précédentes?
Absolument aucun. Je suis né un an après celle de 77 et j’étais en Iran lors de celle de 99.

Vous êtes deux librettistes avec Stéphane Blok, comment travaillez-vous ensemble?
D’abord, quelle chance! Le petit monde de la poésie compte beaucoup d’individus étriqués, tristes, égocentriques… Si je considère Stéphane comme un grand artiste depuis son album Les Hérétiques (j’avais 20 ans et j’allais le voir en concert), il est depuis trois ans un ami, un proche, un type ouvert, drôle, brillant, festif et fraternel. J’apprends beaucoup à ses côtés, surtout sur le rapport texte-musique, la prosodie, l’écriture chorale… Puisque nos écritures sont très différentes, on a vite renoncé à écrire à quatre mains et on s’est réparti les tableaux. On a par contre beaucoup parlé de cette Fête, on l’a beaucoup rêvée, on se lit, on se relit, on se commente…

Comment décririez-vous le travail collectif avec le reste de l’équipe artistique?
J’avais déjà participé à plusieurs spectacles populaires, souvent avec le metteur en scène Gérard Demierre. J’avais pu me familiariser avec les contraintes de calendrier, de moyens financiers, d’effectifs, de météo, etc. Cependant, avec la Fête des Vignerons, le format est décuplé, centuplé! Je suis un tout petit maillon de la chaîne, au service d’un projet qui nous dépasse tous… J’aimerais beaucoup continuer à faire ce grand écart entre l’écriture de livres, intime, autonome, et l’écriture de spectacles, collective… et pleine de compromis.

Pourquoi la Fête des Vignerons reste génération après génération un événement aussi populaire, attendu, observé par toute la Suisse romande?
Il y a la périodicité de la Fête, qui crée une attente, qui correspond à l’écart entre deux générations. Il y a surtout le fait qu’il ne s’agit pas d’une célébration nationaliste, d’une commémoration historique. C’est un hommage à la Terre, un message universel, indémodable.

Quels sont les liens actuels des Vaudois, des Romands, des Suisses, avec le monde de la terre, avec le terroir?
Lausanne reste «une belle paysanne qui a fait ses humanités», comme le chantait Jean Villard Gilles. Tous les Vaudois ont un peu de terre sur les mains. Cela dit, ça n’a pas empêché le monde paysan de défoncer les sols pendant des décennies, et les consommateurs de perdre la notion de bons produits…

Constatez-vous un retour à la terre, à la nature?
En tout cas, un intérêt, pour l’instant assez théorique, et même assez urbain… Il me semble que pour être tout à fait sincère, ce retour à la nature devrait être plus profondément ancré dans le quotidien. On gagnerait beaucoup à inviter dans les cultures les consommateurs bio, à faire se rencontrer les éleveurs et les antispécistes, à sentir la nature, plutôt que la rêver depuis la ville.

Vous venez de publier un livre sur l’eau avec l’Université de Lausanne. Pourquoi? Le message autour de l’écologie est essentiel à vos yeux?
On avait déjà catalogué mon récit Estive (2007) dans le genre « nature-writting ». J’ai suivi ensuite le graveur animalier genevois Pierre Baumgart pendant un an pour écrire Monde animal (2016). Le livre-jeunesse Les mystères de l’eau (2018) essaie de bâtir des ponts, entre les sciences et les jeunes, entre six professeurs d’université de six facultés différentes, entre les sciences humaines et les sciences dures, entre l’homme et la nature. Ce livre repose sur des questions basiques : d’où vient l’eau du robinet? A qui appartient-elle? Pourquoi 800 millions de Terriens n’ont-ils toujours pas accès à l’eau potable?

Vous avez de jeunes enfants. Est-ce facile, ou le sera-t-il, de leur transmettre l’univers de la vigne, du terroir en général? Avez-vous peur que cela se perde dans le monde à dominante technologique et économique qui nous entoure?
Nous verrons, ce sera leur vie… Pour l’instant, nous sommes de retour à la campagne depuis un an, et quel plaisir de voir notre fille aînée (2 ans) reconnaître les légumes du jardin ou notre fille cadette (1 an) se passionner pour les oiseaux!

Boire un verre de vin: quand? Avec qui? Avez-vous un vin vaudois que vous appréciez particulièrement?
Le vin a quelque chose de sacré. Je suis tout à fait athée mais trouve qu’il y a dans l’apéro, quand il est bien fait, une énergie proche de la Communion. Le vin est en outre précieux en compagnie de Vaudois souvent réservés, introvertis… J’aime en général boire les vins des vignerons que je connais. Je dois ainsi avouer, dans ce domaine, un chauvinisme très prononcé. Je suis un amoureux du chasselas, bien sûr, et du cépage roi de ma région, le Servagnin. Il y a beaucoup de très bons jeunes vignerons autour de chez moi, Catherine Cruchon, à Echichens, Laurent Bailly, à Morges, les frère et sœur Duruz, à Monnaz, les frère et sœurs Perey, à Vufflens, etc.

Vous écrivez depuis vingt ans, et en avez fait votre métier après quelques années dans l’enseignement également. Pourquoi le choix de l’écriture avant tout?
L’écriture n’est pas un choix, c’est une nécessité, une hygiène, un équilibre… Peut-être que l’écriture est née d’un constat pessimiste sur la capacité des êtres humains à communiquer entre eux, à se comprendre. L’écriture et la lecture sont à cet égard l’exception. Ils sont la discussion idéale… Et puis, c’est aussi un engagement, diffus, nébuleux, mais un engagement tout de même, contre tout ce qui est gâché, tout ce qui est laid et bruyant, tout ce qui est simpliste et brutal.

Vous avez participé à la création d’une buvette culturelle associative au bord du lac à Morges, la Coquette. Pourquoi?
J’ai fêté mes 40 ans cette année. C’est un âge où tout commence à prendre forme, à trouver un sens, une cohérence. C’est aussi un âge où on a envie de donner de son temps pour la collectivité. Avec cinq amis d’enfance, on a décidé d’ouvrir dans notre ville natale un lieu de convivialité, ouvert sur le lac, avec une scène pour des spectacles gratuits, ça a donné la Coquette! Bienvenue!