Le musicien de jazz et professeur de français canado-suisse, né à Vancouver en 1971 mais désormais basé à Prilly, compose avec Valentin Villard, sous la direction de la compositrice principale Maria Bonzanigo, la partition de la Fête des Vignerons 2019. Rencontre.

Alors, la vie est belle, en cette année de préparation à la Fête des Vignerons?
Très belle, car c’est un rêve qui se réalise. À créer ainsi de façon aussi large avec d’autres compositeurs, échanger, partager, on apprend beaucoup. Il m’arrive d’attendre avec impatience un nouveau texte pour écrire une chanson. Comme j’ai un goût affirmé pour la littérature, la poésie, comme je suis batteur de jazz, professeur de français, et maintenant compositeur pour des chœurs et des ensembles de jazz, j’ai la chance et le privilège de réunir mes passions.

Un critique musical a dit de vous «caresseur de jazz»…
C’est sympa, ça me va, même si j’évolue pas mal dans mes projets. Je suis parti d’un jazz intimiste, puis j’ai joué avec des trios mélangés, jazz classique, puis je me suis mis, dans mes derniers projets, à des musiques plus percussives. Notamment mon oratorio africain. Et avec l’envie de Daniele Finzi Pasca de faire quelque chose de rythmé, percussif, c’est aussi un rêve que je peux approcher. Quand j’ai été désigné, je ne m’attendais pas à autant d’envie de rythmes et de percussions. Je dois m’activer, il veut des choses très dansantes, vivantes, c’est aussi la première fois que je fais de la musique pour un chorégraphe, qui imagine faire bouger des tas de gens. Dans cette fête on peut faire des choses très intimistes et des choses très explosives, j’aime cela, ça me permet d’explorer de nouveaux domaines.

Pourquoi avoir voulu être candidat à ce rôle de compositeur?
En 2013, j’avais invité la Confrérie à venir m’écouter au Cully Jazz, où je donnais un concert avec un chœur et trio. Pour dire: j’existe. Puis François Debluë m’a suggéré d’envoyer à la Confrérie la musique que j’avais écrite sur certains de ses poèmes. Je n’y aurais pas pensé, et puis finalement on est revenu m’entendre, trois fois en deux ans, et voilà !

Une telle fonction change une vie?
Oui, un tel rôle ouvre beaucoup de portes. Je n’enseigne quasi plus, je me consacre à la musique et à la Fête. C’est une chance unique, alors je donne tout pour la Fête. Ecrire ma musique est assez obsessionnel: en me promenant, en sifflotant, en vélo, j’ai toujours un carnet, ou au piano – le même depuis trente ans – et j’aime commencer la journée en musique, en composant. J’enregistre, j’écoute, je réécoute, je fais écouter, et tout bouge. C’est riche et pas facile à la fois, car des fois ça ne va pas, il faut se remettre au travail. C’est troublant aussi, à un tel degré. Mais tout est expérience, tout est enrichissant. Nous serons prêts!

Quel est le rapport, aujourd’hui, entre la vigne et votre musique?
Souvent, je me balade dans les vignes, à pied ou à vélo. On a fait des visites avec les experts de la Confrérie, j’ai fait les vendanges avec Blaise Hofmann chez son père qui est vigneron. Musicalement, j’ai développé toutes sortes de percussions en lien avec la vigne, avec le monde, les objets de la vigne. J’ai enregistré les vendanges, les gens, les cuves, la fermentation. J’ai testé des sons de cuves. Le mieux pour la percussion, c’est la cuve en alu, alors j’en ai récupéré quelques-unes de toutes tailles qui étaient au rebut chez un vigneron. Elles ont des sons, des harmoniques incroyables, d’autres des grondements fascinants. Oui je me suis pris au jeu, j’ai développé tout un monde de sons de la vigne.

Travailler avec les autres, pour un musicien autonome, est-ce bien ou contraignant?
Ce dont je me réjouis, c’est que les chœurs et les groupes de musique se mettent à répéter. En principe en septembre. J’ai besoin que ça vive, qu’on passe plus loin, j’ai testé des pièces avec des chanteurs de la région, là je me suis dit tiens, c’est pour ça qu’on fait tout ça, c’est pour que ce soit chanté. Rien ne remplace les vrais chanteurs, aucune maquette sur ordinateur. Nous, les Vaudois, on est assez proches des compositeurs de 99, en même temps le mandat est clair de faire quelque chose de plus accessible et directement plaisant. Et ce n’est pas se tordre : ce que j’ai présenté, j’en suis content et fier, on va plus du côté de la chanson et à cet égard le travail avec Stéphane Blok est vraiment génial, on va loin, on surprend, tout en respectant la demande qui nous est faite. Je me réjouis de partager tout cela avec le public. Que tout se mette en place, que la fluidité et la solidité s’unissent.

Quel est votre lien à la terre, au vin, à la tradition?
J’ai eu la chance de grandir avec un jardin, de beaucoup grimper aux arbres, de cueillir les cerises, de ramasser les pommes, mais aussi d’avoir des oncle et tante paysans, chez qui j’allais très souvent (les Chollet-Berney à Rovéréaz): faire les moissons, ramener le troupeau, traire les vaches, conduire le tracteur, charrier le fumier. Les vignes, c’est aussi l’enfance, avec une maison familiale à Cully, où je suis allé beaucoup nager. Les vignes, c’est aujourd’hui, des promenades régulières, des tours à vélo, comme je l’ai dit, et bien sûr le vin ! Que j’ai toujours apprécié, mais que j’ai appris à mieux déguster grâce aux vignerons de la Fête, notamment Jean-Pierre Chollet! J’ai avec la tradition un rapport un peu ambivalent. J’adore me sentir relié au passé, à travers des lieux, des ancêtres, des murs de pierre, l’histoire (que j’ai étudiée). En même temps, j’aime surtout les traditions vivantes, qui évoluent, s’enrichissent par assemblages, métissages, et se régénèrent.

Avez-vous des maîtres, en musique?
Des maîtres, pas vraiment. Je suis avant tout un autodidacte, je n’ai jamais fait de solfège… Mais disons qu’il y a des musiques et des musiciens qui m’ont beaucoup marqué, enfant, adolescent, et qui m’habitent toujours. Essentiellement, des jazzmen, comme Miles Davis, Keith Jarrett, Elvin Jones, Jack DeJohnette, Coltrane, etc. Et dans la région, j’ai été très marqué par le BBFC, dont Jean-François Bovard avec qui j’ai eu la chance de jouer.
Quel sens la fête, celle des Vignerons en l’occurrence, a-t-elle dans le monde actuel tel qu’il est?
La fête, c’est se retrouver, se réunir pour le plaisir d’être ensemble et de partager. On peut avoir ce plaisir autour d’un match, comme avec le Mondial, mais à la différence d’un match, d’une compétition, dans une fête “culturelle”, un concert, un spectacle, une pièce de théâtre, une Fête des Vignerons (!), il n’y a pas un perdant et un gagnant, mais uniquement des gagnants. Enfin, c’est le but!

Dans le fond, vous l’avez dit, vous composez partout, mais d’où vous vient l’inspiration? De votre mère, de votre père?
Je ne sais pas d’où vient l’inspiration, mais elle vient. Disons que ça a toujours été une envie, un désir, un rêve, de créer. Et depuis que ça a commencé, à l’âge de 15 ans, je n’ai pas cessé de composer. La musique vient de ma mère, notamment, qui chante et joue de la musique classique. Et par opposition/différenciation, j’ai fait du jazz dès l’enfance, aussi avec mon frère. Quant à mon père, je l’ai à peine connu, puisqu’il est mort quand j’avais 20 mois.

Que voulez-vous transmettre par la musique dans et hors Fête des Vignerons?
Transmettre du plaisir, avec une approche rassembleuse, assembleuse, qui métisse les styles, les genres. Mêler percussion et musique chorale, par exemple, comme dans mon oratorio africain, “Reine Pokou”, qui mêle choeurs classiques, orchestre de jazz et musiciens africains (et littérature africaine). La création est, me semble-t-il, la recherche de nouveaux mélanges, comme pour un cuisinier qui invente de nouvelles recettes. Dans cette perspective, la Fête des Vignerons est un absolu total!
Propos recueillis par Philippe Dubath