L’événement permet de façonner des générations uniques au monde. Ce phénomène régional complexe suscite l’intérêt des sociologues

Une ménade lors de la Fête des Vignerons 1999

Une ménade lors de la Fête des Vignerons 1999. Un événement constitutif d’une génération.
YVAIN GENEVAY/A

La Fête des Vignerons est un événement générationnel. Mais qu’est-ce qu’une génération? «C’est un ensemble de personnes nées une même année ou ayant vécu un même événement au cours d’une période donnée, Mai 68 ou, par exemple encore, la Fête de 1999», explique Dominique Vinck, professeur à la Faculté de sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. Cependant, chaque «génération» doit avoir sa propre histoire. Les «classes creuses» – au nombre d’individus réduit – nées durant la Seconde Guerre mondiale ont un vécu, un effet de génération, qui ne ressemble en rien à celui des générations Y ou Internet, marquées, elles, par les technologies de leur époque.

Sujet d’étude
Pour les sociologues, l’appartenance générationnelle à la Fête des Vignerons n’est donc pas une affaire d’âge, mais bien de vécu. Aux yeux de Dominique Vinck, les acteurs, les témoins de l’événement veveysan ou encore les passeurs de mémoire fabriquent des générations qui n’existent nulle part ailleurs: «Le fait de ressortir des objets, des vidéos ou des souvenirs d’une édition contribue à façonner ces effets.» Selon ce dernier, chaque génération de la Fête se définit avant tout par la préparation d’une édition mais également par rapport au contexte général. Celui qu’elle vient de vivre (une sortie de guerre, Mai 68) ou qu’elle s’apprête à affronter (la Révolution vaudoise, le changement de millénaire). Cela tout en étant marquée par l’historique de l’événement, l’évolution des technologies et de la société. «Il y a vraiment là matière à bien des études pour des chercheurs en sciences sociales, commente Dominique Vinck. La Fête est un îlot de fabrication de générations complexes et hétéroclites ne se réduisant pas à celles qui feraient sens à l’échelle de la nation.»

Donner l’envie
Secrétaire générale de la Confrérie des Vignerons de Vevey, Sabine Carruzzo-Frei ne dit pas autre chose: «Nous poussons à l’apparition de générations nouvelles, car il nous faut à chaque fois donner l’envie aux jeunes de préparer la Fête à venir. C’est d’ailleurs pour cette raison que cette célébration est inscrite au Patrimoine immatériel de l’Unesco, au titre de tradition vivante.» Ancien syndic de Vevey, amoureux de sa ville, Laurent Ballif va plus loin: «Le seul moyen d’intégrer les enfants, c’est de les inscrire. Après avoir esquissé une ronde en costume dans leur tout jeune âge, ils voudront faire partie des Cent-Suisses plus tard.»
Archiviste et collaborateur scientifique à la Confrérie des Vignerons, Guillaume Favrod ne le contredit pas: «Vevey a perdu 90% de son vignoble historique. Conséquence, il est devenu plus difficile d’intéresser les jeunes Veveysans que par le passé. Et un plus grand nombre de participants vient des communes alentour.»

La cohésion en plus
L’événement est aussi vécu différemment selon les âges: «Ce sont les 15 – 30 ans qui s’y amusent et en profitent le plus, relève Guillaume Favrod. Les 30-60 ans viennent en famille ou font partie des organisateurs, alors que pour les plus âgés, la Fête constitue avant tout des souvenirs.» Des souvenirs souvent impérissables, car la célébration reprend à chaque fois des thématiques très variées. Celles de son temps. Donc… hollywoodienne en 1955 et plus écologique en 1977. «Elle amplifie aussi leurs effets dans le périmètre local, note Guillaume Favrod. Pourtant, ses impacts principaux sur la ville traversent les générations. Chaque édition engendre une embellie économique et un renforcement du tissu social.» «Elle soude la cité, ajoute Laurent Ballif. Arrivé ici en 1975, je me suis senti réellement Veveysan qu’après 1977. Nombre de troupes qui s’étaient constituées alors sont restées des actrices de la vie culturelle veveysanne.» La Fête déploie encore ses effets sur l’urbanisme de la cité: son existence rend la place du Marché inconstructible. Mais ce sujet dépasse les générations. Claude Béda

PHOTO
Une ménade lors de la Fête des Vignerons 1999. Un événement constitutif d’une génération. YVAIN GENEVAY/A

Supplément du 2-3 juin 2018