Sept questions à François Murisier, président du Conseil artistique de la Fête des Vignerons 2019

Pourquoi un collectif de chanteurs au lieu d’un soliste attendu par le public?
L’idée a commencé à faire son chemin l’an dernier, lors de discussions collectives dans le cadre de la dernière Biennale de la Confrérie des Vignerons. Au 20e siècle, c’est toujours un soliste qui a interprété ce morceau, et d’ailleurs nous avons rédigé l’annonce pour l’envoi des candidatures dans ce sens. Mais au 19e siècle, notamment lors de la Fête de 1819 depuis laquelle le Ranz lui est lié, il était chanté par un groupe, un collectif. Ce qui est naturel, puisqu’il se chantait ensemble à l’alpage. Nous avons eu envie de retrouver cet esprit collectif porteur d’histoire et du sens profond de ce chant traditionnel. Nous voulions aussi éviter le star système, et qu’une pression trop grande repose sur les épaules d’un seul chanteur, qui plus est non professionnel. Nous sommes partis de l’idée d’en trouver entre 10 et 12. Et nous voilà avec 11 chanteurs retenus.

Comment ces onze ténors évolueront-ils pendant le spectacle?
Ils seront les onze présents à chaque représentation, et chanteront ensemble en tutti ou à 2, 3 ou 4, dans des formations à géométrie variable, répartis sur les différentes scènes de l’arène de la Fête durant les quelques minutes que durera le chant. Ils arriveront avec le groupe des armaillis après le couronnement des meilleurs vignerons-tâcherons de la Fête et repartiront avec eux. Les arrangements vocaux et la composition des harmonies restent à faire, c’est désormais la mission de la compositrice principale Maria Bonzanigo. Des trois compositeurs, c’est à elle que revient le Ranz.

Ces onze chanteurs, justement, qu’ont-ils en particulier pour qu’ils aient été choisis parmi les 40 chanteurs retenus sur les 90 qui ont fait actes de candidatures, puis les 19 retenus après la première audition?
Ils ont démontré lors des auditions des capacités vocales indéniables, évidemment, mais également diverses aptitudes essentielles à nos yeux comme le respect du style, la mise en valeur du texte, la bonne prononciation du patois ou la crédibilité, qui passe par la manière dont la personne porte le costume d’armaillis, qui doit être naturelle, simple, aisée. Certains ont passé du temps dans des alpages, mais tous sont proches de cette nature, de cette culture, donc je suis très heureux du choix final.

Le Ranz des vaches est un moment très attendu de la prochaine Fête. Savoir qui allait l’interpréter a fait l’objet d’un intense suspense tant dans le public qu’auprès des médias. Pourquoi cet intérêt?
Le Ranz des vaches, chanson de vachers et de bergers d’alpage qui raconte une historiette populaire est quasi devenu un hymne national. La version que nous chantons à la Fête est celle de l’Abbé Bovet, qui l’avait mise au goût de son temps, mais ce chant existait depuis des siècles. Il était évident pour la Confrérie autant que pour le directeur artistique Daniele Finzi Pasca que si nous pouvions toucher aux divinités, comme Bacchus ou Palès, qui n’ont que peu de signification pour le public aujourd’hui, le Ranz était intouchable, incontournable, par sa popularité, l’amour que le public a pour lui, et son lien à la Fête.

Paradoxe: le morceau de musique le plus connu de la Fête des Vignerons organisée par la Confrérie des Vignerons de Vevey dans le canton de Vaud est un chant fribourgeois interprété par une majorité de chanteurs fribourgeois…
Ce chant symbolise une région, la Veveyse et la Gruyère, qui mêle la culture du vin du bord du lac, de la plaine, et la culture du lait des montagnes, des alpages. Cette région a toujours été une région d’échanges économiques, sociaux, culturels. Elle est à cheval entre deux cantons, effectivement, Vaud et Fribourg, qui partagent ici un terroir exceptionnel. La Fête des Vignerons fait le trait d’union entre cette culture de plaine et les activités de montagne. Elle fête les vignerons mais aussi l’agriculture, la production laitière, la gestion des alpages. Pas une famille vigneronne d’ailleurs du canton de Vaud qui ne mange pas de Gruyère!

Qu’est-ce qui rend le Ranz si émouvant et pousse les foules, de génération en génération, à le reprendre en choeur?
Cette émotion s’explique à la fois pour des raisons de tradition, de lien avec l’histoire d’une région, mais aussi pour des raisons intrinsèques au chant. Notamment liées aux deux syllabes du fameux mot «lyoba», ce mot d’appel un peu mystérieux, et les notes sur lesquelles ces syllabes sont posées. Ce sont deux syllabes graves, intérieures, comme des caisses de résonance qui font vibrer le plexus solaire, le ventre. «Lyo» projette la voix au loin, comme si le chanteur voulait être entendu dans le vaste monde. «Ba» pose la voix, les pieds sur terre, bien ancrés dans la terre. Impossible de ne pas avoir de frissons à ce moment.

Le débat a porté ces dernières semaines sur la possibilité de faire chanter à une femme le Ranz des vaches. Vous n’avez pas retenu cette option. Pourquoi?
Trois femmes ont postulé suite à l’annonce, dont la chanteuse Carole Rich. Mais nous n’avons pas souhaité intégrer des femmes chanteuses. Nous cherchions un ou des ténors. Et dès le moment où nous avons opté pour un collectif de voix d’hommes, avec donc un souci d’homogénéité, il devenait difficile d’y intégrer, d’y marier des voix de femmes, qui auraient tranché. C’est dans la simplicité la plus grande que ce chant arrive à émouvoir le public. Choisir un ou des femmes aurait trop mis l’accent sur la nouveauté, la transgression par rapport à la tradition.