Le 1er décembre 2016, le 11e Comité intergouvernemental de sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel inscrivait la Fête des Vignerons de Vevey sur sa Liste représentative. Un geste fort, porté par la Confédération suisse, le Canton de Vaud et la Confrérie des Vignerons, qui a inscrit la manifestation sur la carte du monde.
Propos recueillis par Isabelle Falconnier
C’était le 1er décembre 2016, sur le coup des 15h. Le 11e Comité intergouvernemental de sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel, réuni à Addis-Abeba en Ethiopie, inscrivait – en moins de deux minutes, un temps record – la Fête des Vignerons de Vevey sur sa très convoitée « Liste représentative ». Cerise sur le gâteau, la candidature était par ailleurs citée parmi les exemples de bons dossiers, notamment pour sa valorisation des liens existants avec le Vignoble de Lavaux, doté depuis 2007 du label de l’Unesco en tant que paysage culturel vivant.
L’année précédent, en mars 2015, la Fête des Vignerons de Vevey avait été la première candidature soumise par la Suisse pour figurer au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Elle sera suivie par la gestion du risque d’avalanches, la mécanique horlogère, la saison d’alpage, le yodel, les processions de la Semaine Sainte à Mendrisio et le Carnaval de Bâle. Ce 1er décembre 2016, François Margot, alors abbé-président de la Confrérie, organisatrice de la Fête, exprimait sa « joie considérable » par vidéo auprès de l’assemblée de l’Unesco, tout comme David Vitali, chef de la section Culture et société de l’Office fédéral de la Culture, présent à Addis-Abeba. Pour fêter dignement l’événement, une grande soirée festive suivra l’inscription officielle, en présence du conseiller fédéral Alain Berset, à la salle del Castillo de Vevey.
Une belle reconnaissance pour cette grande manifestation populaire associant, une fois par génération, arts du spectacle et pratiques sociales séculaires. Sabine Carruzzo, secrétaire générale et archiviste-historienne de la Confrérie des Vignerons, auteure du livre de référence La Fête des Vignerons de 1797 à 2019 (Savoir Suisse), se souvient avec émotion du 1er décembre 2016. « C’était un moment exceptionnel, et le couronnement d’un long processus de candidature qui nous a permis de réfléchir au sens profond, à la fois spécifique et universel, de la Fête. Nous nous sommes livrés à une véritable introspection. La dernière fois que la question s’était posée avec autant de force était en 1647, lorsque les baillis Bernois, avant d’autoriser la Confrérie des Vignerons de Vevey à poursuivre ses manifestations, lui ont demandé de justifier de son existence et d’expliquer à quoi elle servait ! En trois siècles, ses missions fondamentales n’ont pas changé : la Fête reste ancrée dans la pratique concrète, célèbre le travail des vignerons-tâcherons dans une dynamique intergénérationnelle et communautaire, rassemblant ville et campagne. » Nicolas Gehrig, membre de la Confrérie des Vignerons depuis ses 17 ans, a succédé à François Margot dans la fonction d’abbé-président en 2023 : «Nous savions depuis toujours que nous avions entre les mains une tradition unique, exceptionnelle. Mais cette inscription l’a non seulement validée, mais inscrite sur la carte du monde. Cette reconnaissance internationale est très importante.»
Confrérie des Vignerons Unesco_Alain Berset, Conseiller fédéral_1er décembre 2016
Confrérie des Vignerons Célébration à Vevey de l'inscription à l'Unesco_François Margot, Abbé Président_01 12 2016
Célébration à Vevey de l'inscription à l'Unesco le 01.12.2016 ©Confrérie des Vignerons
Célébration à Vevey de l'inscription à l'Unesco le 01.12.2016 ©Confrérie des Vignerons
Célébration à Vevey de l'inscription à l'Unesco le 01.12.2016 ©Confrérie des Vignerons
Célébration à Vevey de l'inscription à l'Unesco le 01.12.2016 ©Confrérie des Vignerons
Un bilan positif mais des inquiétudes
Dix ans plus tard, et une magnifique Fête des Vignerons 2019, douzième de son histoire, derrière elle, il est temps de dresser un bilan de cette inscription. Pour Nicolas Gehrig, « si au niveau local et régional, l’identité de la Fête était déjà forte, cette inscription nous a ouvert des portes et renforcé notre discours au niveau national et international ». Mais ce rayonnement international ne doit à ses yeux jamais faire oublier que « la Fête des Vignerons est d’abord un événement populaire, régional et local : il faut conjuguer de manière responsable ce rayonnement au développement d’une tradition qui s’inscrit dans un lieu précis. Pour les villages de la couronne de Vevey, la Fête des Vignerons est un événement majeur, dont on se souvient et qu’on attend avec impatience.» Sabine Carruzzo reconnait que « cette inscription donne autant d’obligations que d’avantages » : « C’est un argument de rayonnement important mais qui n’amène aucun avantage financier direct. Et la charge administrative n’est pas négligeable. La Confrérie doit justifier du maintien de la tradition, garantir que les critères qui ont justifié l’inscription sont respectés, que nous disposons de suffisamment de praticiens et de porteurs de tradition. Tout ceci est complexe pour une manifestation qui n’a lieu que tous les 20 ou 25 ans. Cette périodicité atypique est parfois difficile à justifier et à maintenir face à une administration ou à des partenaires financiers qui fonctionnent logiquement à plus court terme. »
La crise que traverse la viticulture suisse est au cœur des préoccupations de la Confrérie des Vignerons et impacte forcément les porteurs d’une probable prochaine Fête. « La baisse de la consommation de vin suisse, la menace de l’arrachage ainsi que la politique commerciale des grandes maisons de négoce et de distribution posent d’immenses défis aux vignerons », confie Nicolas Gehrig. Une viticulture régionale affaiblie a forcément un impact sur les activités de la Confrérie. L’autre défi majeur sera de repenser la manière dont une prochaine Fête pourrait être organisée, en sachant qu’elle nécessitera un engagement important des pouvoirs publics, des partenaires privés ainsi que de la population. La reconnaissance par l’Unesco donne une crédibilité et une portée particulières au projet, mais les défis restent comparables à ceux des précédentes éditions. Pour chaque Fête on repart de zéro, avec des défis nouveaux. Le monde de la vigne traverse une crise non seulement économique mais aussi culturelle : on sent un certain détachement entre la population des villes et la viticulture. A nous de les rapprocher ! La mission de la Fête de Vignerons, ainsi que des Triennales que la Confrérie organise tous les trois ans, est justement de réveiller et consolider le lien à la vigne et à la terre en général. »
Benedikt Wechsler, Ambassadeur de Suisse auprès de l'UNESCO et de l’OIF depuis septembre 2025
Benedikt Wechsler, Ambassadeur de Suisse auprès de l'UNESCO en visite à la Confrérie des Vignerons, Vevey Septembre 2025
Benedikt Wechsler, Ambassadeur de Suisse auprès de l'UNESCO et de l’OIF depuis septembre 2025
Un diplomate attentif
Le diplomate bâlois Benedikt Wechsler, Ambassadeur de Suisse auprès de l’UNESCO et de l’OIF depuis septembre 2025, a effectué un tour de Suisse dans sa Microlino électrique peu avant sa prise de fonctions dans la capitale française. Tour de Suisse qui l’a mené, le 13 août 2025, sur la Riviera vaudoise et à Lavaux. A Vevey, il a fait halte au Musée de la Confrérie des Vignerons. « J’ai eu un immense plaisir à visiter la région de la Fête des Vignerons, se souvient-il. Je ne peux que constater à quel point le patrimoine immatériel attire l’attention dans le monde entier, et apporte une grande fierté aux porteurs de ce patrimoine. La Fête des Vignerons, en tant que première tradition immatérielle suisse inscrite, a ouvert la voie, joué un rôle de pionnière et de force de motivation, c’est essentiel ! De plus, la Fête est unique au monde ! Elle ne se tient pas de manière attendue chaque année comme le Carnaval de Bâle par exemple. Le temps long dans lequel elle s’inscrit, une fois par génération depuis le 18e siècle, crée un effet de suspense très spécial. La mobilisation de toute une population, de plusieurs milieux professionnels et artistiques, est aussi un aspect unique. » Benedikt Wechsler est conscient de la crise traversée par la viticulture et ses éventuelles répercussions sur la Fête des Vignerons. « J’y suis attentif. Mais je crois aussi fortement en la capacité de résilience du milieu et en la solidarité envers lui. En quittant Lavaux l’an dernier, j’ai vu un panneau indiquant « Ici personne n’est pressé, sauf le raisin. » Il ne faut pas céder à la panique. L’histoire de la viticulture, et celle de la Fête des Vignerons, ont connu d’autres moments de crise. Et su faire preuve de durabilité et de sens de l’innovation. Je suis confiant. L’inscription à l’Unesco donne la motivation de se battre pour ce patrimoine. C.-F. Ramuz disait que la Fête était un spectacle où la population était à la fois actrice et spectatrice. C’est une dimension capitale de la Fête des Vignerons, le secret de sa résilience, passée et future, surtout dans un monde où l’on se contente trop souvent de consommer. Impliquer la population, à tous les niveaux, ne peut qu’assurer l’avenir de la Fête ! »
Ce à quoi s’activent autant la Confrérie des Vignerons que l’association Les Amis de la Fête des Vignerons, lancée dans le sillage de la Fête 2019 : s’appuyant notamment sur le réseau dynamique des actrices et acteurs-figurants de la dernière Fête, sa mission est justement de faire rayonner la Fête et de maintenir vivant le lien avec la population, les partenaires et la communauté viticole. Repas de soutien annuel baptisé « Le Papet des Chefs », événements conviviaux pour la communauté, animation des réseaux sociaux de la Fête et des Amis de la Fevi : un engagement concret et de proximité qui nourrit et donne tout son sens au précieux label Unesco.